Une histoire de banquette

A Booth Please

 

J'avais trop longtemps attendu de pouvoir pénétrer un jour dans un monde jusque-là interdit, pour ne pas accueillir avec une émotion profonde l'occasion de pouvoir en franchir enfin les limites. - Théodore Monod

A booth please !

La serveuse, avec un tatouage de dragon dans le cou, m'invite à la suivre. Elle semble chercher du regard la meilleure place pour m'installer. Il n'y a que l'embarras du choix de toute façon !

Tout en la suivant, des images de films me reviennent à l'esprit. Lieu incontournable pour préparer un casse, fêter des retrouvailles entre amis, se fondre dans l’anonymat, narrer une histoire ou encore une rencontre pour un premier flirt. Ces endroits, ouverts 24h/24, font partie des légendes et des symboles du cinéma américain et d'une certaine "american way of life".

Je m'installe sur la banquette usée par des "culs" (plus ou moins volumineux) qui ont finis par avoir eu raison des ressorts. Une fois assis, la table devant moi m'arrive au torse !!! Dans le prolongement et au delà de la banquette qui me fait face, 4 tables identiques et vides. Idem derrière moi.

Coffee ?

J'approuve par un hochement de tête et la serveuse repart pour me rapporter un grand café avec un  verre d'eau. J'ai l'impression ici d'être à la maison ! On s'y sent bien ! Je commande aussitôt un "french toast, scramble, all bacon, white bread". Je la joue ricain !!! Décodage du plat : 2 toasts épais revenus dans du jaune d’œuf et nappés de sirop d'érable, 2 œufs brouillés servis avec des patates, 4 tranches de bacon et 2 toasts beurrés.

Le restaurant est presque vide. Faut dire qu'il est à peine 4h30 du matin. Au comptoir un homme termine son repas avant de partir au travail. Dans un coin 4 fêtards finissent leur soirée. Et moi et moi et moi !

Derrière le comptoir, un grand plan de travail en zinc sur lequel résonne tout ce que l'on pose dessus. On distingue ensuite la cuisine par une large ouverture dans le mur (le passe-plat). Un cuisinier "black", seul, prépare mon "breakfast". J'entends le bacon crépiter sur la plaque chaude et donc se raccourcir de moitié ! Il n'a pas l'air commode le "black" !

La serveuse a posé son fessier sur le zinc et discute avec l'homme au comptoir. Ça fait au moins 10 ans qu'elle est là. Je suis sûr de l'avoir déjà vu lors de mes précédents voyages. Un boulot qui ne doit pas rapporter beaucoup mais ici (aux états-unis) les pourboires sont plutôt généreux. On sent qu'en même la fatigue sur son visage et elle ne doit pas avoir vraiment le choix !

Ding, ding. Le cuisinier vient de sonner la serveuse pour qu'elle apporte mon plat. Il a sonné par habitude vu qu'ils ne sont qu'à 2 mètres l'un de l'autre !!! La serveuse revient vers moi avec dans une main mon assiette et dans l'autre le broc à café (c'est ce qu'il faut ici) pour un "free refill".

Je me redresse sur ma banquette (j'ai dû gagner 2 centimètres) et la remercie.

Dehors il fait encore nuit noire et quelques enseignes de Motels affichent "No Vacancy".

Après avoir englouti mes "french toast" et toute sa garniture plus 3 "free refill" de café, la serveuse me dépose l'addition pliée en V et retournée sur la table. On est rarement déçu par la note ici (9,89 dollars). Je laisse un pourboire de 2 dollars à coté de ma tasse de café vide et je vais payer à la caisse. A cet endroit le lino est usé jusqu'à la moelle !

Je quitte le restaurant laissant la serveuse et le "black" seuls.

Ma journée photographique peut commencer...

Octobre 2013

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