Tufa Mono Lake, California

CIBA
Tufa Mono Lake, California

 

Créer n'est pas jouer ! Ces couleurs intenses que la pellicule ne parvient pas toujours à saisir, ces rencontres fortuites ou provoquées. Je m'expose pour mieux opposer ces contrastes qui composent l'image.

Au dessus de Mono Lake, lac d'eau salé situé à mi chemin entre la frontière du Nevada et le parc national de Yosemite en Californie, le ciel est coupé en deux. D'un coté et s'étirant vers l'ouest, un ciel dégagé et des milliers d'étoiles qui scintillent. De l'autre, une immense forme nuageuse et sombre en forme d'arc de cercle s'étend jusqu'à l'horizon vers l'est.

A cinq heures du matin on ne distingue encore aucune forme dans ce paysage presque lunaire à l'exception de la chaîne montagneuse "Cathedral Range" qui se découpe très légèrement sous le ciel bleu ancre. J'avance à tâtons avec ma lampe torche collé sur le front et tente de retrouver ces étranges formations calcaires repérées la veille et qui se trouvaient encore sous l'eau au début de ce siècle.

L'installation du matériel dans le noir est longue et difficile et je dois utiliser la lampe torche pour éclairer ces formations et effectuer les différentes mises aux points et bascules du corps avant de l'appareil. Plus de vingt cinq minutes seront nécessaires pour l'ensemble de ces réglages.

Petit à petit le décor se met en place. Les personnages "au chapeau" blanc sortent du sable et la montagne étire son voile neigeux de part et d'autre du décor dans un silence religieux. Seul le hurlement d'un coyote au loin annonce le début de l'acte. Le spectacle sera grandiose malgré la température proche de zéro. Je me tourne vers l'est et découvre enfin que les nuages ne s'étirent pas jusqu'à l'horizon, me donnant ainsi l'occasion, maintes fois attendue, de profiter de cet immense réflecteur à ciel ouvert.

Comme un feu d'artifice et pratiquement vingt minutes avant le lever de soleil, les nuages s'habillent progressivement de rouge, violet, mauve, magenta, orange ou jaune. Tout s'accélère. La lumière est à la fois si douce et si violente. Douce par l'uniformité de l'éclairage et l'absence d'ombre sur le sol, violente car "les chapeaux" des personnages se teintent au fur et à mesure de la progression des couleurs des nuages.

L'acte sera court ! Je diaphragme au maximum avec un temps de pose d'une minute et 15 secondes pour la première prise de vue et pour la quatrième (la dernière) de 20 secondes. En cinq minutes "les chapeaux" auront été de trois couleurs différentes et le sable mauve. L'acte était à son paroxysme.

Leçon d'humilité face à ce décor qui demain sera différent et où peut être un jour, tous ces personnages nous salueront bien bas de leur chapeau...

Octobre 1997